loader

Industries et énergies : la Commission change-t-elle de braquet ?

Industries en déclin, chaînes d’approvisionnement fragiles et pression carbone : la Commission européenne présente un projet de loi ambitieux pour relancer les secteurs stratégiques tout en imposant la décarbonation.

L’agence de presse Contexte publiait récemment un projet de loi européenne visant à accélérer les capacités industrielles et la décarbonation dans certains secteurs stratégiques de l’UE‭. ‬Il s’agit d’un projet ayant‭, ‬volontairement ou non‭, ‬fuité du sérail bruxellois‭. ‬Il n’en demeure pas moins que son niveau d’élaboration‭, ‬mais surtout son changement de paradigme‭, ‬laissent à penser qu’il ne restera pas sans une publication prochaine‭. ‬Voilà qui justifie une recension dans nos colonnes‭. ‬

La part de l’industrie dans le PIB européen est passée de 20,8%‭ ‬en 2000‭ ‬à 14,3%‭ ‬en 2020‭.‬‭ ‬Cette désindustrialisation est la conséquence des prix élevés des énergies‭, ‬d’une surproduction globale‭, ‬du coût élevé du capital pour la décarbonation‭, ‬du manque d’investissements et des obstacles réglementaires‭. ‬Les industries énergo-intensives sont des piliers de la prospérité européenne mais sont pourtant en déclin plus prononcé que les autres secteurs depuis 2021‭, ‬preuve en est l’augmentation significative des importations de métaux basiques et produits chimiques‭. ‬Seulement la moitié des projets de décarbonation sont implantés depuis 2023‭, ‬alors que les énergo-intensifs représentent 22.3%‭ ‬des émissions de gaz à effets de serre de l’Union‭. ‬L’industrie manufacturière est elle-aussi concernée ‭: ‬l’industrie automobile‭, ‬par exemple‭, ‬voit son indice de production baisser de 11%‭ ‬entre 2021‭ ‬et 2025‭. ‬

Les causes sont clairement identifiées par la Commission ‭: ‬demande trop limitée pour des produits industriels bas-carbone en Europe‭, ‬vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement dans les secteurs stratégiques et massification insuffisante des technologies de décarbonisation de l’industrie‭. 

La réponse prévue par le texte de loi propose une‭ ‬politique de la demande‭, ‬à travers‭, ‬d’une part‭, ‬l’accès privilégié au marché unique‭ ‬pour booster la demande européenne en produits industriels bas-carbone et en technologies‭ ‬« net zero »‭ ‬et‭, ‬d’autre part‭, ‬en‭ ‬simplifiant les autorisations administratives‭ ‬et en‭ ‬développant les clusters et zones d’accélération pour massifier l’industrie manufacturière‭. ‬Seuls certains secteurs stratégiques sont concernés‭ : ‬les technologies propres et digitales‭, ‬les énergo-intensifs et certaines‭ ‬industries manufacturières comme l’automobile‭. ‬

Le texte propose une‭ ‬centralisation du permitting‭ ‬sous forme de guichet unique avec forte digitalisation‭. ‬Les nouvelles autorités de permitting auront à mettre en priorité les projets de décarbonation des énergo-intensifs et devront les considérer d’intérêt public‭.‬‭ ‬

La commande publique sera amenée à‭ ‬privilégier l’approvisionnement en produits bas-carbone‭ ‬pour l’acier‭, ‬le ciment‭, ‬l’aluminium et le plastic lorsque ceux-ci sont utilisés dans la construction‭. ‬L’acier et le ciment représentent à eux seuls 6%‭ ‬des gaz à effet de serre de l’UE‭, ‬rappellent la Commission‭. ‬Par ailleurs‭, ‬l’achat public devra concentrer 15%‭ ‬de produits en provenance de l’Union‭. ‬

Les matières premières et critiques seront davantage surveillées‭ ‬avec des certificats pour les matières importées pourtant produites par ailleurs dans l’UE et la création de centres de stockage pour les matières critiques‭. ‬

Le financement des investissements directs étrangers dans les secteurs clés stratégiques sont également dans la ligne de mire du‭ ‬texte‭ ‬de loi ‭: ‬il s’agira de vérifier que ces investissements‭ ‬
‭(‬part du capital supérieure à 20%‭ ‬et montant supérieur à 100M€‭) ‬apportent suffisamment de valeur ajoutée à l’UE‭. ‬Les investisseurs étrangers auront l’obligation de réinvestir 1%‭ ‬du CA généré dans la R&D‭. ‬

La Commission prévoit la création de clusters et zones d’accélération dans les secteurs stratégiques‭.‬‭ ‬L’idée est de promouvoir l’activité manufacturière‭, ‬l’économie circulaire et la formation dans ces secteurs‭. ‬La commission prévoit également la‭ ‬création de labels actant les niveaux d’intensité en gaz à effets de serre des produits européens‭. ‬L’acier sera le premier produit à faire l’objet d’un tel label‭. ‬La commission enfin n’oublie pas certaines technologies stratégiques comme le stockage par batteries‭, ‬le PV‭, ‬le solaire thermique‭, ‬les PAC‭, ‬les SMR et‭ ‬la cybersécurité‭. ‬

Il s’agit donc d’une politique de la demande décarbonée que met en place la Commission‭, ‬en privilégiant les marchés publics‭. L’idée est de soutenir l’autonomie des secteurs stratégiques tout autant que leur décarbonation‭,‬‭ ‬en valorisant les critères d’émissions et d’origine et en les faisant entrer dans les spécifications d’approvisionnement‭, ‬sous le mode‭ ‬«‭ ‬Made in EU‭ ‬»‭.‬

Reste à voir le devenir de ce texte et sa vie concrète‭. ‬On ne peut cependant taire l’impression d’une inflation de textes‭, ‬le dernier corrigeant les effets des précédents‭. ‬Le chancelier allemand eut encore très récemment des mots très critiques sur la bureaucratie européenne‭. ‬Le risque de la norme n’est-il pas toujours d’en rajouter‭, ‬alors que les entreprises ont besoin d’air pour respirer et produire ‭?‬‭ ‬Les marchés mondiaux auront la délicatesse tôt ou tard de nous le rappeler‭.‬