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Laurent Courtois, Président de Pôlénergie : « Tout compte pour limiter le réchauffement climatique »

Laurent Courtois, Conseiller Senior Energie et Décarbonation au sein d’Aluminium Dunkerque, est le récemment nommé Président de Pôlénergie. Nous nous intéressons dans cet interview à son parcours à la fois professionnel et énergétique, à ses motivations vis-à-vis du pôle d’excellence régional Pôlénergie et vis-à-vis des enjeux de notre région.

Pôlénergie : Laurent, par votre parcours professionnel, comment est né votre intérêt pour les questions énergétiques et environnementales ?
Laurent Courtois : Ma formation à la base est 100% tournée vers les questions économiques ; mais c’est au travers de mon premier emploi d’acheteur dans une PME de production de bois de chauffage densifié à Epinal que je me suis initié à ces questions d’énergie et d’environnement. Dans cette entreprise puis dans une autre que j’ai moi-même fondée, j’ai vécu la complexité d’un business model basé sur une activité saisonnière et où la composante logistique, les coûts fixes de transport jouent un rôle majeur dans l’équilibre économique de l’entreprise. J’ai rejoint Saint Louis Sucres en 2012 en position d’acheteur où 30% de mon temps était dédié au sourcing des énergies : les sucriers sont en effet des gazo-intensifs. Au bout de 5 ans, j’ai rejoint le papetier norvégien Norske Skog pour prendre en charge leur stratégie énergétique puis de décarbonation et la gestion des utilities de leur usine dans les Vosges à Epinal. C’est enfin au bout de 5 ans qu’Aluminium Dunkerque m’a fait signe : travailler pour le premier consommateur d’électricité français sur un même site, ça ne se refuse pas !

Pôlénergie : de ce parcours, quel enseignement tirez-vous pour vous-même et votre manière d’exercer votre métier ?
LC : Parti d’une vision économique, j’ai peu à peu pleinement habité cette conscience environnementale. Pour moi, aujourd’hui, je traite une économie de 10 KW avec le même soin qu’une économie d’1MW : il n’y a pas de trop petits gestes, chaque geste joue un rôle dans la diminution de notre empreinte carbone. La question énergétique et environnementale doit se diffuser à tous les échelons. S’il fallait trouver une formule, on pourrait dire qu’il n’y a pas à choisir entre la loi de Pareto et l’effet papillon que décrit Edward Lorenz ! Tout compte pour limiter le réchauffement climatique.

Pôlénergie : Laurent, vous êtes aussi président de la commission électricité à l’UNIDEN. Quel est cet organisme ?
LC : J’ai fait connaissance de l’UNIDEN lorsque je travaillais pour Saint Louis Sucre. L’UNIDEN est une association qui représente les intérêts des industriels énergo-intensifs en France et pour lesquels les coûts d’approvisionnement en énergie et les coûts des émissions de CO2 sont un facteur essentiel de compétitivité sur les marchés mondiaux. Sa voix est très entendue par la puissance publique : c’est le résultat de la qualité de ses comptes-rendus et recommandations mais cela vient aussi du poids que ses membres représentent en termes d’emplois et de la position de ses membres très en amont des filières économiques qui fait que leur bonne santé influe sur des pans entiers de l’économie de notre pays.
La commission électricité fait des propositions au gouvernement pour préserver la compétitivité de ses membres. Sur l’aspect électron, il s’agit par exemple de réformer l’ARENH . Sur la composante transport du prix de l’électricité, il s’agit de proposer des mécanismes de réduction des charges comme par exemple l’abattement du TURPE avec des engagements en performance énergétique en contrepartie. La commission électricité travaille beaucoup également la question de la flexibilité et représente là encore les industriels auprès du gestionnaire de réseau ; les mécanismes dits de capacité sont des leviers de réduction des factures et donc de compétitivité pour les entreprises (mais même aussi pour les particuliers), à travers le financement d’actifs de pointe qui certes créent un surcoût mais génèrent également des revenus selon l’équilibre du réseau…

Pôlénergie : Venons-en aux enjeux énergétiques pour Aluminium Dunkerque. Quels sont les termes de l’équation ?
LC : Pour produire une tonne d’aluminium, il faut 13,5 MWh ; l’énergie en temps normal représente 25% du coût complet de l’aluminium. Ainsi, notre site consomme 4 TWh d’électricité par an ! L’aluminium entre dans le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), ce qui implique à terme, la disparition des quotas gratuits CO2. A partir de 2026-2027, chaque tonne de CO2 émise coûtera à l’entreprise le prix du carbone selon le marché des quotas : 80€/tonne aujourd’hui, combien demain ?… La tonne d’aluminium se vend sur le marché en moyenne à 3000 €/tonne. Or le prix moyen attendu de l’électricité en 2023 sera pour nous aux alentours de 400€/MWh. Pour une tonne d’aluminium, on voit bien que le coût de la seule électricité fait perdre de l’argent à l’entreprise. Voilà donc pourquoi l’ARENH (L’« ARENH » signifie « Accès Régulé à l’Electricité Nucléaire Historique ». Il permet à tous les fournisseurs alternatifs de s’approvisionner en électricité auprès d’EDF dans des conditions fixées par les pouvoirs publics.) nous est nécessaire pour amortir le coût de l’électricité. Aluminium Dunkerque s’est adapté en baissant son activité de 30% sur cet hiver pour éviter une exposition marché trop forte, mais sans avoir recours au chômage partiel.

Pôlénergie : Venons-en à Pôlénergie. Quel serait votre premier rapport d’étonnement ?
LC : J’ai découvert une équipe jeune, très impliquée sur les problématiques énergétiques et fortement désireuse de produire du sens. On voit que chacun des collaborateurs souhaite apporter quelque chose aux adhérents et plus largement aux acteurs de la région Hauts-de-France. Pour moi, Pôlénergie, c’est une clé d’entrée sur toutes les problématiques énergétiques de la région. Le mot « toute » a son importance : il y a plus de valeur ajoutée dans une approche pluridisciplinaire que dans une mono-solution.

Pôlénergie : Comment voyez-vous votre rôle au sein de Pôlénergie ?
LC : Mon rôle est de veiller à ce que l’on réponde bien aux besoins de tous nos adhérents, tous, au sens de taille, type, géographie, etc.. L’activité de Pôlénergie au départ était surtout dunkerquoise, elle s’élargit maintenant à l’ensemble des Hauts-de-France, il faut donc prendre en compte toutes ces facettes.
Beaucoup voient la crise énergétique que nous traversons comme une fin, il me semble qu’il faut plutôt s’attacher à la considérer comme une opportunité, celle de se transformer ! Il faut savoir se réinventer pour transformer la contrainte en opportunité ou ad minima la minimiser. Il y a désormais beaucoup de supports et même un certain alignement des planètes entre une volonté sociétale plus affirmée, l’écoute de la puissance publique, un impératif économique et des moyens financiers abondés par l’Etat. Tous les ingrédients pour réussir cette transition !