Priorisation des actions pour atteindre les objectifs -55% à 2030
Il y a quelques mois, Pôlénergie est intervenu devant le CESER des Hauts-de-France pour répondre à une question simple mais stratégique : quelles sont les priorités pour atteindre l’objectif de -55 % d’émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030, à l’échelle régionale ?
Pôlénergie s’est donc prêté à cet exercice de style en identifiant, de manière pragmatique, les leviers les plus efficaces pour atteindre ces objectifs climatiques.
Un enjeu : ne pas confondre décarbonation et désindustrialisation
Le constat de départ est simple : la région Hauts-de-France émettait 67,1 millions de tonnes équivalent CO2 en 1990. Ce volume est descendu à 48 Mt en 2021. Pour respecter le cap de 2030, l’objectif est d’atteindre 39,7 Mt. Concrètement, il reste 8,3 Mt éq. CO2 à abattre pour atteindre nos objectifs.
Cependant, cette lecture mérite d’être nuancée. Une part importante de cette baisse ne résulte pas d’efforts d’efficacité ou de transformation énergétique, mais de phénomènes de désindustrialisation : fermeture de sites, arrêt de fours industriels, délocalisation de productions. Autrement dit, une partie des émissions a été réduite localement… sans nécessairement disparaître à l’échelle globale.
La décarbonation ne peut pas se limiter à déplacer ou à supprimer la production. Elle doit s’appuyer sur une transformation des modes de production, afin de produire autrement, et non produire moins.
C’est précisément ce qui justifie notre approche : identifier des leviers qui permettent de réduire les émissions tout en maintenant, voire en renforçant l’activité économique du territoire.
Une boussole stratégique : le coût de la tonne de CO2 évitée
Partant de ce diagnostic, une conclusion s’impose : atteindre les objectifs climatiques ne pourra pas reposer uniquement sur les tendances passées. Il est nécessaire d’adopter une approche plus ciblée, plus exigeante, et surtout orientée vers des résultats concrets.
C’est dans cette logique que Pôlénergie a structuré sa méthode de priorisation des actions :
une analyse secteur par secteur (industrie, transport, bâtiment, agriculture) afin d’identifier les leviers les plus pertinents en fonction des réalités de terrain.
un critère structurant : le coût de la tonne de CO2 évitée, qui permet de comparer les actions entre elles et de hiérarchiser les efforts, non pas sur leur visibilité mais sur leur efficacité réelle.
Pôlénergie propose ainsi de :
privilégier une obligation de résultats, en mesurant des effets réels sur les consommations et les émissions,
concentrer les efforts sur les actions les plus efficaces (logique de Pareto),
éviter une approche technocentrée, en évaluant les solutions à l’aune de leur impact réel.
Enfin, cette démarche ne peut se concevoir sans un suivi rigoureux des consommations et des productions d’énergie. Mesurer, objectiver, piloter : telles sont les conditions indispensables pour inscrire l’action dans la durée et en garantir l’efficacité.
Des priorités claires qui se dégagent
L’analyse permet d’identifier plusieurs priorités.
1. Miser sur l’exploitation, le gisement “invisible”
C’est la priorité. Optimiser l’exploitation des utilités (air comprimé, vapeur, chauffage, froid…) permet des gains significatifs, sans investissements lourds, avec un coût très faible par tonne de CO2 évitée (moins de 50 €/tCO2). Ce levier est largement sous-estimé dans les débats, car il ne repose pas sur des solutions technologiques visibles. Il repose pourtant sur des pratiques d’exploitation, des réglages, du pilotage et des compétences humaines. La transition énergétique ne repose donc pas uniquement sur la technologie, mais aussi sur l’organisation et les usages.
2. Remplacer les équipements fossiles de manière ciblée
Substituer le fioul ou le gaz par des solutions décarbonées (pompes à chaleur, réseaux de chaleur) constitue un levier efficace, avec un coût souvent inférieur à 100 €/tCO2 évitée.
3. Multiplier les petits projets reproductibles
Plutôt que de concentrer les moyens sur quelques grands projets, l’enjeu est de déployer massivement des actions à faible investissement dans les entreprises, en s’appuyant sur des expertises mutualisées.
4. Arbitrer l’usage de la biomasse
L’électrification ne pourra pas tout couvrir. La biomasse est une ressource limitée, qui doit être orientée en priorité vers les usages thermiques incompressibles de l’industrie.
5. Valoriser la chaleur décarbonée
La récupération de chaleur reste un levier encore largement sous-exploité, alors qu’elle constitue un gisement important.
6. Accélérer une mobilité électrique adaptée
Le secteur des transports représente un potentiel de réduction significatif. Le déploiement des véhicules électriques doit s’accompagner d’un recentrage sur des modèles sobres et légers.
Une analyse critique : les non-priorités à horizon 2030
Dans le cadre de cet exercice, l’approche de Pôlénergie a conduit à hiérarchiser les actions et à identifier certaines non priorités à horizon 2030.
le développement massif de nouvelles énergies renouvelables électriques, dans un contexte où l’électricité est déjà largement décarbonée ;
l’hydrogène dans la mobilité, dont le rapport coût/efficacité reste aujourd’hui insuffisant.
les rénovations thermiques, l’analyse appelle à une lecture nuancée. En effet, les rénovations lourdes (type BBC) présentent souvent un coût élevé, parfois supérieur à 500 €/tCO2 évitée, notamment dans le tertiaire.
Rénovation BBC: attention à l’écart entre théorie et réalité
La question des rénovations thermiques mérite une attention particulière. Dans le cadre de cet exercice, ces rénovations apparaissent souvent coûteuses au regard du CO2 évité, lorsqu’il s’agit de répondre aux priorités pour atteindre les objectifs climatiques à court terme. Cela ne signifie pas qu’elles ne sont pas nécessaires : elles répondent à des enjeux majeurs, notamment sociaux, qui ne sont pas intégrés dans cette analyse.
En revanche, les retours d’expérience de Pôlénergie montrent que la performance énergétique ne dépend pas uniquement du niveau de rénovation. Des bâtiments très performants sur le papier peuvent présenter des consommations élevées en exploitation, parfois supérieures à celles de bâtiments plus anciens. Ce constat met en lumière un point clé : l’exploitation est un levier déterminant, encore largement absent des débats car peu technologique, mais fortement dépendant des pratiques et des compétences humaines.
Une transition à la fois climatique et économique
Atteindre les objectifs climatiques à horizon 2030 ne repose pas sur une accumulation d’actions, mais sur la capacité à faire des choix ciblés et efficaces. Ce travail montre qu’il est possible d’identifier des leviers immédiatement mobilisables, à fort impact et économiquement pertinents, à condition de s’appuyer sur une méthode claire de priorisation.
Le principal enseignement est le suivant : toutes les actions ne se valent pas et la réussite de la transition repose sur la capacité à orienter les efforts vers celles qui réduisent réellement les émissions, au meilleur coût. Enfin, la décarbonation ne pourra réussir que si elle s’inscrit dans une dynamique économiquement soutenable. Il ne s’agit pas de produire moins, mais de produire autrement, en s’appuyant sur une industrie plus sobre, plus efficace et plus compétitive.